Parmi les géants maritimes, le requin du Groenland reste une espèce mal connue du grand public. La faute sans doute à sa localisation (il fréquente les eaux polaires de l’arctique) et un physique pas des plus avantageux : Un gros nez, un bouche un peu béante, et des petits yeux sur lesquels pendouillent des parasites bioluminescents du plus bel effet. Pour couronner le tout, sa chair contient une neurotoxine qui la rend immangeable sans une longue préparation préalable, et elle contient aussi une grande quantité d’urée (qui permet aux animaux marins qui évoluent dans les profondeurs de réguler leur flottabilité), ce qui lui a valu le doux sobriquet de requin-pipi… Ce qui finalement est à peine pire que le nom latin de l’espèce somniosus microcephalus, soit le requin à petite tête.

Bref, notre pauvre requin a tout pour plaire.

Jusque récemment, le plus grand mystère qui entourait cette espèce était sa longévité. Sachant que l’animal peut mesurer de 3 à 7 m de long, et que sa croissance n’est que de quelques centimètres par an, on se doutait bien que l’animal pouvait vivre longtemps, mais longtemps comment ?

En temp normal, pour évaluer l’âge d’un poisson, on s’appuie sur une analyse de sa structure osseuse, en analysant les différentes couches à la manières des cernes annuelles observées dans les troncs d’arbres. Le souci c’est que les requins sont des poissons cartilagineux, dépourvus d’os solides, et qu’une telle analyse n’est pas réalisable sur leur tissus mous. Il a donc fallu ruser pour déterminer la longévité des requins du Goënland, et au final la solution était juste sous nos yeux.

Ou plutôt, dans leurs yeux.

Dans les yeux des requins, comme dans les notres d’ailleurs, on trouve des cristallines, des protéines qui servent à faire du cristallin un lentille naturelle, et dont nous avons déjà parlé sur ce blog. En plus de leur structure tout à fait remarquable, qui comprend un coeur replié entouré de boucles désordonnées, les cristallines possèdent la particularité d’échapper au grand cycle de la vie protéique. En effet dans la cellule les protéines sont régulièrement dégradées (via l’ubiquitine), et leurs composants sont ensuite recyclés pour fabriquer de nouvelles protéines selon les besoins cellulaires du moment. Mais entre les cristallines et nous, c’est à la vie, à la mort. Ce qui signifie qu’au centre de l’oeil, les cristallines ont été formées au moment du développement prénatal, et ont très exactement l’âge de leur propriétaire. Cette particularité a été exploitée par une équipe de chercheurs danois, qui ont réalisé des datations au carbone 14 des protéines contenue dans le noyau du cristallin d’une petite trentaine de spécimens de tailles variées et prélevés lors de missions au Groenland. Les données montrent en effet une corrélation entre la taille des requins et l’âges de leurs protéines, et le spécimen le plus âgé (une femelle de 5m de long) semble être âgé de près de 400 ans (plus ou moins un siècle) !

C’est ainsi que le requin du Groenland a remporté la palme du vertébré à la longévité la plus importante, écrasant au passage un record détenu par la baleine boréale et ses deux petits siècles. L’équipe de chercheurs a également montré que l’espèce n’atteindrait sa maturité sexuelle que vers l’âge déjà canonique de 150 ans (quand les spécimens mesurent environ 4 m), ce qui pose des problèmes pour sa survie, vu que des requins sont régulièrement capturés accidentellement avant d’avoir atteint cette taille et donc d’avoir pu se reproduire. Qui plus est, l’extraordinaire longévité de l’espèce intéresse tous particulièrement les scientifiques qui se penchent sur les problèmes de vieillissement, et c’est ainsi que notre requin est passé des grands fonds marins aux feux de la rampe !

Fun fact : la légende dit même que Spielberg préparerait un documentaire sur une mamie requin âgée de 400 ans, ça s’appellera Les Dentiers de la mer