Entre répulsion et fascination, les cafards (ou blattes) occupent un place toute particulière dans notre imaginaire collectif. Arrivés sur terre il y a environ 355 millions d’années (alors que les premiers hominidés n’ont pointé le bout de leur nez qu’il y a 7 millions d’années), les cafards survivront probablement à l’humanité, notamment grace à leur résistance remarquable au manque de nourriture ou aux radiations (mais pas au point de survivre à une explosion nucléaire). De ce point de vue les cafards ont pas mal de choses en commun avec les tardigrades, mais pas la mignonnitude, hélas.

Dans « Joe’s apartment » (une comédie musicale américaine de 1996), le héros partage son taudis new-yorkais avec une colonie de cafards plutôt sympathiques (ndlr, en vrai ne faites pas ça chez vous).

Sur les quelques 6000 espèces de blattes connues à travers le monde, Diploptera punctata, que l’on rencontre dans la zone du Pacifique s’étendant de l’Inde jusqu’à Hawai, possède la particularité (unique chez les cafards, et très rare chez les insectes) d’être vivipare. Au lieu de pondre des oeufs comme ses congénères, Madame Diploptera va directement donner naissance à des jeunes qui se seront préalablement développés dans son abdomen. C’est ce même abdomen qui a attiré l’attention de biochimistes il y a quelques années, car il semblait rempli de petits cristaux qui forment comme des paillettes lors de leur extraction.

Quand on trouve des cristaux dans des entrailles, il s’agit le plus souvent d’urée, ou de d’autres produits du processus digestif. Mais dans ce cas précis, un passage aux rayons X a permis de montrer qu’il s’agissait de protéines. Ce qui est d’autant plus surprenant que les protéines cristallisent rarement d’elles mêmes in vivo, une des raisons pour lesquelles la détermination de leur structure par cristallographie est encore loin d’être triviale. En l’occurrence, l’obtention de de la structure des protéines constitutives de ces cristaux s’est avérée être particulièrement difficile, et a nécessité plusieurs années de travail et le recours à des méthodes de pointe.

Finalement, en 2016, une collaboration internationale (qui regroupait des chercheur·se·s travaillant au Canada, en France, en Inde au Japon et aux USA) a réussi à percer le secret de ces cristaux tout bios. Les protéines qui les composent sont apparentées aux lipocalines, une famille de protéines dédiées au transport de petites molécules hydrophobes (comme des lipides), et parmi lesquelles on rencontre notamment les OBP, qui sont en charge d’acheminer les molécules odorantes jusqu’à nos neurones olfactifs. Nos protéines de cafard présentent une structure similaire (un petit tonneau en feuillets β où la molécule transportée va se loger) sur laquelle sont venus en plus se greffer des groupements chimiques de type sucre (on parle alors de glycoprotéine).

Structure d’une des protéines extraites des entrailles de Diploptera punctata (PDB 4nyq). La protéine (en vert) est associée à des groupements de type sucre (en orange) et un lipide (en violet) dans sa cavité centrale.

Le mélange pailleté extrait des tripes de notre cafard contient également des lipides, et l’ensemble constitue une substance nutritive produite par Mme Diploptera pour nourrir sa progéniture. Ce lait de cafard semble avoir une teneur calorique tout à fait remarquable (à poids égal il est trois fois plus nutritif que le lait de buffle, un des laits les plus riches connus), ce qui ouvre des perspectives nouvelles de recherches dans le domaines des compléments alimentaires. Un des objectifs actuels reste néanmoins de trouver un moyen de produire ce super-mélange d’une manière un peu plus efficace et ragoutante (via des organismes génétiquement modifiés, ou via un procédé synthétique) qu’en écrasant simplement le ventre des blattes. Quoi qu’il en soit, cette découverte vient ajouter de l’eau au moulin de celles et ceux qui voient dans les insectes l’avenir de l’alimentation humaine.

Par contre le mystère reste entier sur comment Mme cafard a fait pour se retrouver avec l’abdomen plein de paillettes…