Les rats-taupes nus, dit aussi hétérocéphales, sont des petits rongeurs d’Afrique de l’est qui vivent dans des colonies pouvant abriter quelques centaines d’individus et qui fascinent le monde scientifique à plus d’un titre.

Leur mode de vie déjà est tout à fait remarquable, puisqu’il s’agit d’une des seules espèces de mammifères eusociaux, à savoir que leur mode d’organisation social rappelle celui observé chez les abeilles ou les fourmis. Une reine unique est en charge de la reproduction, et les autres membres de la colonie vont se diviser entre ouvrières, nourrices, soldates, et quelques males reproducteurs. Leur habitat souterrain est à l’origine d’un physique un peu particulier : De tous petits yeux quasi atrophiés, d’énormes incisives qui servent à forer les galeries, et une peau nue, rose et ridée.

Bref, le rat-taupe nu est moche comme un pou.

Après la myxine, les concombres de mer, la baudroie et le requin du Groenland, on va finir par croire que seuls les animaux moches ont des protéines intéressantes…

  • La résistance aux cancers passe par plusieurs stratégies. Les suppresseurs de tumeur sont une famille de protéines chargées de réguler le cycle cellulaire, et dont l’activité est souvent déficiente dans les cellules cancéreuses (ce qui va faciliter leur prolifération). Chez les rats-taupes nus les cellules où les suppresseurs de tumeur ne fonctionnent plus vont être détectées et entrer en sénescence, ce qui interrompt leur division et donc la multiplication de cellules potentiellement malignes.
  • Le rat-taupe nu possède également un suppresseur de tumeur qui lui est propre (alors que d’autres sont communs à plusieurs espèces de mammifères) qui semble avoir une activité accrue. Il est tout particulièrement produit par la cellule lorsque celle-ci est soumise à des contraintes externes (rayonnement UV, présence d’oncogènes) susceptibles de faire évoluer celle-ci en cellule cancéreuse.
  • Enfin, notre indestructible rongeur possède une hyaluronan synthase de compétition, c’est à dire une enzyme capable de produire de l’acide hyaluronique à la surface des cellules. Inversement, les enzymes chargées de la dégradation de cette substance (les hyaluronate lyases) tournent quant à elles au ralenti chez le rongeur par rapport à d’autres espèces.

Une structure de la cellulose synthase (pdb 4p00), une enzyme proche de la hyaluronan synthase (pour laquelle il y a pas de structure disponible). Le domaine violet est inséré dans la membrane cellulaire, et sert de canal pour la sécrétion de cellulose (ou d’acide hyaluronique) à la surface de la cellule.

L’acide hyaluronique, c’est une grosse molécule (faite d’un enchaînement de disaccharides) surtout connue du grand public car elle est utilisée en chirurgie esthétique en injection pour le comblement des rides. Elle contribue également à l’élasticité de la peau et entre dans la composition des crèmes anti-rides.

Bon, manifestement, chez le rat-taupe nu, pour ce qui est de l’esthétique, c’est un échec complet (Image issue de Wikipedia)

Sur le plan évolutif, cette production accrue d’acide hyaluronique chez le rat-taupe nu serait due à une adaptation de l’espèce à la vie souterraine dans des galeries étroites. Mais il se trouve qu’en enrobant les cellules, l’acide hyaluronique possède aussi une activité anti-cancéreuse, car il les empêche de s’agréger, et entrave donc la formation de potentielles tumeurs. Et c’est ainsi que l’étude de ce petit rongeur au physique ingrat (et de ses protéines) ouvre de nouvelles perspectives dans la lutte contre les cancers.

On espère juste très fort que le secret de sa longévité ne passe pas par l’adoption de son look un peu particulier…